Le 1er juillet 2026 restera une date symbolique dans l’histoire monétaire européenne. Ce jour-là, la Suède, ce pays scandinave souvent cité en exemple pour sa transformation numérique fulgurante, a pris une décision qui a surpris bien des observateurs : remettre en circulation massive l’argent liquide. Une véritable révolution silencieuse pour une nation qui avait presque érigé le paiement sans contact en art de vivre.
Pourquoi ce revirement spectaculaire ?
La réponse tient en un mot, vulnérabilité. Les autorités suédoises ont pris conscience que leur système financier, ultra-dépendant des technologies, reposait sur un équilibre précaire. Une panne électrique généralisée, une cyberattaque d’envergure ou un acte de sabotage visant les infrastructures numériques suffiraient à paralyser l’ensemble des transactions du pays. En ramenant les billets et les pièces dans les porte-monnaie, Stockholm se dote d’un filet de sécurité, une bouée de sauvetage en cas de défaillance des systèmes électroniques.
La RDC, un géant aux pieds d’argile numérique
À des milliers de kilomètres de là, en République démocratique du Congo, le paysage financier dessine un tout autre tableau. Ici, la fameuse phrase « La connexion pose problème ! » résonne comme un leitmotiv dans les agences bancaires. Les distributeurs automatiques tombent en panne, les terminaux de paiement s’éteignent, et les opérations en ligne se transforment en parcours du combattant.
La fragilité des infrastructures numériques congolaises n’est plus à démontrer. La Société congolaise des postes et télécommunications a récemment annoncé des perturbations liées à un incident technique survenu au large d’Abidjan, affectant les câbles sous-marins qui acheminent une partie importante du trafic internet du pays.
En janvier dernier, une défaillance similaire sur le câble WACS avait déjà provoqué des désagréments majeurs. Ces épisodes successifs révèlent une vérité gênante : la connectivité congolaise tient à un fil, celui de partenaires internationaux dont les ajustements techniques peuvent plonger tout un pays dans le brouillard numérique.
Le pari audacieux de la Banque centrale
Dans ce contexte déjà fragile, le gouverneur de la Banque centrale du Congo, André Wameso, a annoncé une mesure qui fait trembler les acteurs économiques du pays : l’interdiction des transactions en espèces en devises étrangères dès avril 2027. Fini le dollar, l’euro ou le yen sous forme de billets. Toutes ces opérations devront désormais s’effectuer par voie électronique.
Une décision qui soulève une question fondamentale : comment imposer un système entièrement numérique dans un pays où la connexion internet est aussi capricieuse que la pluie en saison sèche ? La BCC a-t-elle pris la mesure des défis techniques qui l’attendent ? Les banques, déjà confrontées quotidiennement à des interruptions de service, pourront-elles garantir la continuité des transactions ?
L’économie informelle dans la tourmente
Mais au-delà des considérations techniques, c’est tout un pan de l’économie congolaise qui risque d’être bouleversé. Avec 88% de l’activité économique évoluant dans l’informel, la décision de la Banque centrale frappe de plein fouet les cambistes des rues de Kinshasa. Ces quelque 50 000 « maboko bank » – ces changeurs à la sauvette qui animent les trottoirs de la capitale voient leur avenir compromis.
Ces hommes et ces femmes ne sont pas de simples spéculateurs. Ils constituent le poumon d’un système parallèle qui permet aux petites et moyennes entreprises d’accéder aux devises, dans un pays où le système bancaire formel reste inaccessible pour une grande partie de la population. Leur disparition programmée pourrait créer un vide immense, que les structures officielles ne seront peut-être pas en mesure de combler.
Un secteur financier sous tension
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 14 banques, 445 points de service, 287 institutions financières, 101 structures de microfinance… Tous ces acteurs, qui représentent l’ossature du système financier congolais, voient leur modèle économique menacé. Près de 70% de ces institutions sont concentrées dans seulement trois provinces, laissant le reste du pays dans un désert bancaire. L’extinction des transactions en espèces en devises pourrait aggraver cette disparité et priver des millions de Congolais d’accès aux services financiers.
Deux chemins, une même interrogation
La Suède et la RDC, deux mondes que tout oppose, se retrouvent pourtant face à une même interrogation : quel rôle doit jouer l’argent liquide dans nos sociétés ? Les Suédois, après avoir goûté aux délices du tout-numérique, redécouvrent les vertus du papier et du métal. Les Congolais, eux, sont invités à sauter le pas vers une modernité que leurs infrastructures ne sont pas prêtes à accueillir.
La leçon de cette comparaison est peut-être celle-ci : la numérisation de l’économie n’est pas une fin en soi, mais un outil au service des populations. Et comme tout outil, elle doit être adaptée aux réalités du terrain, sous peine de devenir un fardeau plutôt qu’une solution. La Suède a eu le courage de reconnaître les limites de son modèle. La RDC, dans son élan vers la modernité, saura-t-elle faire preuve de la même lucidité ?
✍️ KIDIMBU pop


