À écouter certains discours officiels, on pourrait croire que la République démocratique du Congo est sur le point de décoller. Les chiffres macroéconomiques sont parfois flatteurs, les réserves minérales font pâlir d’envie la planète entière, et les organisations internationales saluent régulièrement le potentiel du pays. Pourtant, dans les marchés de Kinshasa comme dans le grand Kivu, grand Katanga, la réalité est toute autre. Les prix des denrées alimentaires de fois flambent, les produits manufacturés viennent de loin, et l’essentiel de ce qui se consomme au quotidien traverse les frontières.
Pour comprendre ce paradoxe, nous avons posé trois questions à Leurby Ikina Bokele, économiste de formation et chef des travaux à l’université de Kinshasa, qui nous éclaire sur les racines profondes de cette extraversion économique et les voies possibles pour en sortir.
Une économie tournée vers l’extérieur depuis des décennies
La première question est presque existentialiste : pourquoi, après plus de soixante ans d’indépendance, l’économie congolaise reste-t-elle structurellement extravertie ? La réponse de Leurby Ikina Bokele est sans complaisance. Cette caractéristique n’est pas un accident de parcours mais le fruit d’une construction historique et politique.
L’économie congolaise, explique-t-il, est fondamentalement organisée autour d’un seul moteur : l’exportation des matières premières. Cuivre, cobalt, or, coltan, diamant ou pétrole, ces richesses quittent le pays sous forme brute, sans avoir été transformées, tandis que les biens manufacturés et les produits de consommation courante entrent massivement. C’est ce qu’on appelle une économie de traite, héritage direct de la période coloniale où le Congo était conçu comme une gigantesque carrière à ciel ouvert au service des métropoles, et non comme un marché intérieur à développer.
Mais le passé ne justifie pas tout. Aujourd’hui encore, plusieurs facteurs verrouillent cette dépendance. L’industrialisation demeure balbutiante, handicapée par un déficit chronique d’infrastructures énergétiques et logistiques. Le climat des affaires, lui, reste marqué par l’insécurité juridique, une corruption qui grignote les initiatives, et des difficultés d’accès au crédit qui découragent les entrepreneurs. Quant aux politiques industrielles, elles manquent cruellement de cohérence, trop souvent interrompues par les alternances politiques ou sacrifiées sur l’autel des contraintes budgétaires.
En clair, la croissance tirée par les mines profite peu à la population. Elle crée de la valeur pour les actionnaires étrangers et les finances publiques, mais génère peu d’emplois locaux et encore moins de valeur ajoutée nationale. Un cercle vicieux que Leurby Ikina Bokele résume en une phrase : « l’économie congolaise exporte ses richesses et importe sa pauvreté »
Le scandale géologique : une malédiction ou un défi ?
Deuxième interrogation, qui donne le vertige : comment un pays qui possède l’un des sous-sols les plus riches de la planète peut-il importer du riz, du sucre, de l’huile ou de la volaille ? Comment des terres si fertiles peuvent-elles cohabiter avec des files d’attente devant les boutiques où les produits viennent de Chine, de Turquie ou d’Europe ?
Le paradoxe congolais, répond l’économiste Leurby BOKELE, tient à une illusion dangereuse : celle que les richesses du sous-sol se transforment spontanément en prospérité générale. Il n’en est rien. Les recettes minières sont insuffisamment réinjectées dans des investissements productifs. L’agriculture, qui pourrait nourrir le pays et même exporter, souffre de rendements faméliques, de routes de desserte impraticables, d’un accès quasi inexistant aux intrants et aux financements. L’industrie agroalimentaire, elle, est squelettique. Résultat : faute de minoteries, d’huileries ou d’unités de conditionnement locales, le Congo importe massivement ce qu’il pourrait produire lui-même.
À cela s’ajoute une économie de commerce qui s’est installée comme un réflexe. Il est souvent plus rapide et plus rentable à court terme d’importer que d’investir dans une production locale fragile. Les commerçants importateurs s’enrichissent, les circuits de distribution s’organisent autour de l’extérieur, et la dépendance se renforce. Enfin, les conflits armés qui secouent l’Est du pays perturbent durablement la production agricole et les échanges, plongeant des régions entières dans l’insécurité alimentaire.
Ainsi, la richesse minérale, au lieu de soutenir une transformation économique durable, sert souvent à financer les importations. Une aberration que Leurby Ikina Bokele qualifie de tragédie silencieuse.
Sortir du piège : une stratégie de substitution réaliste
Dernière question, et non des moindres : que faire concrètement, et à court terme, pour amorcer une véritable substitution aux importations ? Les plans d’industrialisation ambitieux ont fait florès par le passé. Mais Leurby Ikina Bokele appelle à une humilité stratégique. L’urgence n’est pas de tout changer d’un coup, mais de cibler quelques secteurs où la RDC possède déjà des avantages comparatifs indiscutables.
À sa liste des priorités figure d’abord l’agriculture vivrière. Maïs, riz, manioc, haricots, huile de palme ces productions peuvent être relancées à condition d’y mettre les moyens. Le potentiel est colossal, les terres disponibles, et la demande intérieure, elle, ne manque pas. En parallèle, le développement d’une transformation agroalimentaire locale apparaît comme une évidence. Construire des minoteries, des huileries, des unités de conservation et de conditionnement permettrait non seulement de réduire la facture des importations, mais aussi de créer des emplois durables.
Troisième levier : les PME industrielles. Leurby Ikina Bokele insiste sur l’urgence de leur faciliter l’accès au crédit, d’alléger leur fiscalité et de garantir une énergie plus fiable. Sans ces conditions de base, aucun entrepreneur ne prendra le risque de produire localement.
Quatrième piste, souvent négligée : l’État lui-même peut montrer l’exemple. Une politique d’achats publics qui privilégie les produits fabriqués en RDC pour les administrations, les écoles, les hôpitaux ou les forces de défense enverrait un signal fort et créerait un débouché assuré pour la production nationale.
Enfin, la création de zones économiques spéciales, si souvent annoncée, doit enfin sortir du papier. Pour être efficaces, ces zones doivent être dotées d’infrastructures crédibles et d’une gouvernance irréprochable, de manière à attirer les investisseurs sans les décourager par la lourdeur administrative ou l’insécurité.
La volonté politique comme clé de voûte
Au terme de cet échange, une certitude se dégage, la RDC ne manque ni de ressources naturelles ni de potentiel humain. Ce qui manque, c’est une volonté politique ferme, une gouvernance des ressources publiques à la hauteur des enjeux, et une coordination efficace entre l’État, le secteur privé et les provinces.
Leurby Ikina Bokele est lucide : dans le contexte politique actuel, la réussite d’une telle stratégie dépendra moins de nouveaux textes juridiques que de la capacité à faire preuve de constance et de rigueur dans l’exécution. La substitution aux importations n’est pas un slogan, c’est un chantier de longue haleine.
Mais une chose est sûre, transformer ces atouts en une économie productive, capable de satisfaire une part croissante de la demande nationale, est non seulement possible, mais indispensable pour réduire la dépendance chronique du Congo à l’égard de l’extérieur. Les générations futures jugeront les dirigeants d’aujourd’hui sur leur capacité à franchir ce cap. Et le défi est immense.
✍️ KIDIMBU pop


