Au cœur du Lualaba, là où la terre striée de rouge se déchire sous le poids des pelleteuses, la mine de Kamoa ne dort jamais. Sous les projecteurs halogènes qui dissèquent la nuit, des montagnes de minerai s’élèvent, pareilles à des autels dédiés à la déesse moderne de la conductivité. Ici, le cuivre n’est pas seulement un métal : c’est le nerf de la civilisation numérique.
Surnommé « l’or rouge » par les ouvriers, ce minerai extrait à la teneur exceptionnelle de 2,8 %, quatre fois la moyenne planétaire, fait de ce gisement, le plus grand d’Afrique, un joyau convoité. Véritable cathédrale industrielle, Kamoa ambitionne d’atteindre le demi-million de tonnes annuelles d’ici 2028, une promesse qui la hisserait au quatrième rang mondial. Mais derrière les chiffres et les convoyeurs, se joue une partie bien plus ancienne que la mécanique : celle de la souveraineté et de l’appétit des géants.
Un sous-sol prodigieux, une population à genoux
Le paradoxe congolais est cruel. Ce pays grand comme un sous-continent, riche de ses entrailles regorgeant de cobalt et de cuivre, abrite pourtant l’une des populations les plus démunies de la planète. Près de deux Congolais sur trois survivent avec moins de deux dollars par jour, tandis que leurs pieds foulent un sol évalué à des milliers de milliards.
En 2025, la RDC s’est imposée comme le premier producteur africain de cuivre, avec 3,4 millions de tonnes, et règne sans partage sur le cobalt mondial (68 % de l’offre). Des métaux essentiels, qui font tourner les moteurs des voitures électriques, s’infiltrent dans les batteries des smartphones et équipent les arsenaux des superpuissances. Mais à Kolwezi, « capitale du cuivre » et chef-lieu de la province du Lualaba, la prospérité affichée par les enseignes chinoises contraste avec la poussière qui recouvre les cases des quartiers populaires.
Le duel des titans au pays de l’oubli
Pékin est présent depuis vingt ans. Par l’entremise de Zijin Mining, actionnaire majoritaire de Kamoa Copper aux côtés du canadien Ivanhoe Mines, la Chine contrôle près de 70 % de l’activité minière congolaise. Une mainmise silencieuse, bâtie sur des routes et des hôpitaux échangés contre des tonnes de minerai brut.
Mais voilà que l’Oncle Sam sort de l’ombre. En décembre dernier, dans un geste aussi stratégique que symbolique, Kinshasa a scellé un accord de partenariat avec Washington, mêlant paix et géologie. Une première liste de 25 sites miniers a été soumise aux Américains, tandis que le géant suisse Glencore négocie déjà l’entrée du consortium Orion Critical Mineral dans ses actifs locaux. « Une brèche dans le monopole chinois », souffle-t-on dans les couloirs du pouvoir.
Pourtant, sur le terrain, cette rivalité ressemble à un mirage. Kevin Mwarabu, 26 ans, chauffeur de taxi à Kolwezi, résume avec une lucidité désarmante :
« Je suis né et j’ai grandi à Kolwezi, au Lualaba. J’ai toujours vu des mines et des Chinois ici. Aujourd’hui, on parle des Américains, mais la poussière, elle, ne change pas de couleur. »
Une guerre qui n’est pas la leur
Les autorités congolaises, prises en étau, jouent la carte de l’équilibriste. « La guerre entre la Chine et les États-Unis n’est pas notre guerre », martèle Eric Kalala, directeur de l’EGC, l’entreprise publique qui chapeaute le cobalt artisanal. Et d’ajouter, dans un sourire en coin : « La RDC fait 2,4 millions de kilomètres carrés. Il y a de la place pour tout le monde, et surtout pour l’exploration. »
Car le sous-sol congolais reste une terra incognita. À peine exploré, il recèle encore des promesses que les satellites des grandes puissances n’ont pas percées.
L’horizon des possibles
Alors que la CNUCED prévoit une hausse de 40 % de la demande mondiale de cuivre d’ici 2040, et un quadruplement de celle du cobalt d’ici 2030, le Lualaba est devenu le théâtre d’une ruée vers l’or gris. Mais derrière les profits et les parts de marché, une question demeure : ces richesses finiront-elles par irriguer les terres arides de l’Est congolais, ou resteront-elles prisonnières des silos à minerai ?
Kamoa, avec ses machines vrombissant dans la nuit, n’est pas seulement une mine. C’est le miroir d’un monde en transition énergétique, où chaque once de cuivre extraite pèse sur la balance du pouvoir. Et dans ce ballet des géants, la RDC espère, enfin, devenir le chorégraphe de son propre destin.



